Le communiqué publié par le Bureau de Communication de la Présidence, à l’issue du festival « Limyè ak Lapè » organisé par le Théâtre national d’Haïti du 29 au 31 décembre, entend saluer la résilience du peuple haïtien à travers une initiative culturelle présentée comme un espace d’expression, de rassemblement et d’espoir. Au nom du Conseil présidentiel de transition, le Conseiller-Président Edgard Leblanc Fils y félicite les responsables du Théâtre national et réaffirme l’attachement des autorités à la promotion de la culture comme vecteur de paix, de cohésion sociale et de renouveau collectif. Sur le plan institutionnel, le message est clair, bien calibré, fidèle au langage officiel : la culture est invoquée comme une lumière dans l’obscurité, un symbole de continuité, un rappel que la nation existe encore malgré les tempêtes. Mais au-delà des mots, une réalité plus rugueuse s’impose, celle que vivent quotidiennement les citoyens, loin des scènes éclairées et des discours maîtrisés.
Car la résilience, en Haïti, n’est plus une vertu exceptionnelle ; elle est devenue une condition de survie. Elle ne se déclame pas dans les communiqués, elle se pratique dans le silence des quartiers enfermés, dans les trajets calculés à la minute près, dans les commerces qui ouvrent sans savoir s’ils fermeront le soir, dans les familles qui improvisent chaque jour un équilibre fragile entre peur, dignité et nécessité. Saluer cette résilience est légitime, mais l’exalter sans l’alléger interroge. À force d’être célébrée, elle risque de devenir un alibi commode, une manière d’admirer la capacité du peuple à encaisser sans remettre en question les conditions qui l’y obligent.
La culture, certes, joue un rôle fondamental. Elle maintient un lien quand tout se fragmente, elle rappelle une identité quand l’avenir semble confisqué, elle empêche le pays de sombrer dans une pure logique de survie animale. Les festivals, les spectacles, les scènes ouvertes sont de véritables respirations dans un climat asphyxiant. Ils offrent des instants de normalité dans un quotidien anormal. Mais ils ne peuvent pas, à eux seuls, réparer un tissu social déchiré par l’insécurité chronique, la précarité économique et l’absence de perspectives durables. La paix ne se décrète pas par la symbolique ; elle se construit dans des politiques publiques visibles, cohérentes et protectrices.
Lorsque les autorités parlent de renouveau collectif, la population attend davantage qu’un langage d’intention. Elle attend des actes qui sécurisent les espaces de vie, qui permettent aux enfants d’aller à l’école sans peur, aux travailleurs de circuler sans calculer le risque, aux familles de planifier l’avenir sans avoir l’impression de jouer leur survie à pile ou face. Les Haïtiens ne manquent pas de courage ; ce qui leur manque, c’est un État capable de transformer ce courage en stabilité, en droits garantis, en conditions humaines minimales.
Les vœux de prospérité formulés à l’occasion du nouvel an, comme le souligne le communiqué, s’inscrivent dans une tradition républicaine. Mais pour une grande partie de la population, ces vœux résonnent désormais avec une certaine lassitude. Ils ne demandent pas des formules rassurantes ; ils demandent une direction claire, une parole suivie d’effets, une rupture visible avec l’improvisation et l’urgence permanente. La résilience du peuple haïtien n’a plus besoin d’être saluée : elle a besoin d’être respectée, protégée et, surtout, rendue moins nécessaire.
