Il y a des chiffres qui claquent comme des gifles, non parce qu’ils sont abstraits, mais parce qu’ils racontent exactement ce que la population vit sans toujours pouvoir le démontrer. Plus de 9 milliards de gourdes mobilisées pour apaiser la crise sociale, et pourtant, sur le terrain, la faim persiste, les ouvriers attendent leur salaire, les ménages vulnérables restent dans l’ombre et l’État donne l’impression de marcher sur place. Le dernier rapport de la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif met des mots officiels sur une intuition populaire : le problème n’est pas seulement le manque d’argent, mais la manière dont il est géré, coordonné et suivi.
Ce programme d’urgence, censé calmer la tempête sociale, ressemble de plus en plus à un navire sans capitaine clair. La coordination patine, les responsabilités se chevauchent, les rapports arrivent en retard ou n’arrivent pas du tout. Aucune des recommandations majeures formulées lors du précédent audit n’a été pleinement appliquée. Zéro. Pas une seule. Pour le citoyen ordinaire, cela confirme une impression lourde : l’État promet, l’État annonce, puis l’État oublie de vérifier, de corriger, d’assumer.
Le plus troublant, ce ne sont pas seulement les milliards dépensés partiellement, mais les milliards qui dorment pendant que des besoins urgents crient. Des fonds non utilisés, des soldes non justifiés, des transferts flous entre institutions, pendant que plus de 3 000 ouvriers attendent encore leur paiement faute de papiers d’identité que personne n’a pris la peine de régulariser à temps. Dans un pays où travailler sans être payé est déjà une violence, cette situation devient une injustice institutionnelle.
La population, elle, ne demande pas des tableaux complexes ni des acronymes savants. Elle veut comprendre une chose simple : qui est responsable quand l’argent public n’arrive pas à destination ? Qui rend des comptes quand les procédures ne sont pas respectées ? Le rapport montre que plusieurs ministères impliqués n’ont pas produit les documents nécessaires, que des dépenses ont été engagées sans pièces justificatives solides, et que les mécanismes de contrôle restent faibles, parfois inexistants. Pour beaucoup de citoyens, ce constat alimente un sentiment ancien : l’urgence sociale sert trop souvent de prétexte à l’improvisation et à l’opacité.
Ce que le peuple perçoit, c’est un État qui agit dans l’urgence mais sans rigueur, qui dépense sans toujours expliquer, qui corrige rarement à temps. Or, dans un pays aussi fragile, la mauvaise gestion n’est pas un simple dysfonctionnement administratif, c’est un facteur aggravant de la crise. Chaque gourde mal suivie est une aide qui n’arrive pas, un repas qui manque, une confiance qui s’effondre un peu plus.
Ce rapport ne condamne pas l’idée d’un programme d’urgence. Il dit autre chose, plus dérangeante : sans gouvernance solide, sans transparence réelle, sans suivi rigoureux, même les meilleures intentions finissent par trahir ceux qu’elles prétendent protéger. Et c’est exactement ce que beaucoup de citoyens répètent depuis longtemps, parfois à voix basse, parfois avec colère : le pays n’a pas seulement besoin d’argent, il a besoin d’un État capable de se regarder en face et de rendre des comptes.
Source : Rapport de vérification de conformité du Programme d’urgence multisectoriel pour l’apaisement et la réinsertion sociale des groupes vulnérables (CSCCA, octobre 2025)
